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Une croisière luxueusement inutile

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La compagnie du Ponant, à l’origine de croisières de luxe jusqu’en Antarctique, souhaitait relier Auckland à Nouméa, via Kouaré, Lifou et les Chesterfield en avril. Le jour où Carnets du Pacifique partait à l’impression, le président du Ponant faisait machine arrière et suspendait temporairement le projet d’escale aux Chesterfield, « afin de prendre plus de temps pour continuer à débattre »…


Quatorze jours d’expédition au départ d’Auckland, ponctués de quatre escales jusqu’à Nouméa, c’est le nouvel itinéraire proposé par la compagnie à ses clients fortunés. De l’îlot Kouaré, dans le Grand Sud, à Lifou, en passant par Hienghène, les 300 passagers du navire le Lapérouse devaient ensuite se diriger vers l’archipel des Chesterfield, pour 48 heures. Une halte au sein du Parc marin de la mer de corail, plus vaste aire marine protégée française afin de « reconnecter le passager avec la nature, tout en ayant un impact minimal et transitoire », assure Nicolas Dubreuil, directeur du développement durable pour le groupe Français. En décembre dernier, il a reçu les associations environnementales locales opposées au projet. Une rencontre houleuse qui a manqué de convaincre de l’impact zéro du circuit sur ces onze îlots et récifs, préservés jusqu’alors de toute empreinte humaine.

« Vous promettez d’accéder aux en droits les plus secrets, et de réveiller notre sens du merveilleux. À ce motif, on accepte de pourrir les derniers endroits vierges de la planète ?! », s’insurgeait Martine Cornaille, présidente de l’association Ensemble pour la Planète, entourée des membres du groupement écologiste venus en nombre. Une exclamation qui avait donné le ton d’un rendez-vous pour le moins agité.

Fustigé de questions, le professionnel qui chapeaute l’expédition a quant à lui souhaité rassurer sur les conséquences d’une telle excursion. « Il s’agit d’une croisière zéro déchets et éco-responsable. Le nettoyage de la coque du bateau est fait avant le départ en Nouvelle-Zélande. Nous avons une usine de retraitement des eaux à bord et les eaux grises sont rejetées au-delà des 12 miles nautiques. À la fin d’un périple, il ne nous reste que 700 grammes de déchets non recyclables ».

Des affirmations balayées d’un revers de main par les représentants écologistes. « Débarquer sur un îlot serait une catastrophe pour les oiseaux. La désertion temporaire des nids voire l’abandon définitif de ceux-ci sont des réactions observées dès que des Zodiac sont en approche », assure Laurent Lhermitte d’Action Biosphère. « Les passagers ne resteront que sur la zone d’estran », réplique la compagnie. Pour Christophe Chevillon, à la tête de l’ONG The Pew Charitable Trust, ce sont tout bonnement « les scientifiques euxmêmes qui sont les premiers à avoir un impact sur ce milieu ». Une comparaison malavisée entre les activités de recherche et les pratiques touristiques qui a écourté un dialogue de sourd. Alors que Martine Cornaille et ses adhérents ont quitté la salle, exaspérés. Ces « expéditions pédagogiques » devaient se faire une fois par an même si, la compagnie n’avait pas encore obtenu l’arrêté d’autorisation de la part du gouvernement.

Contactée par la rédaction fin janvier, la direction du Ponant avait répondu : « Nous sommes venus avec l’envie de travailler ensemble, d’associer l’ensemble des acteurs impliqués et d’avancer concrètement pour élaborer un programme de débarquement en phase avec nos engagements en matière de développement durable. Ponant s’inscrit dans une démarche environnementale visant à établir un modèle d’excellence. Notre envie est d’aller ensemble encore plus loin ». Ensemble pour la planète ?

Le bras de fer mené par les associations, EPLP en tête, et très tardivement certains partis politiques, dont Calédonie Ensemble, le parti de Philippe Germain, président du gouvernement, qui supportait encore en juin dernier le projet, ont fait plier la compagnie. Dans une lettre datant du 7 février, son président Jean-Emmanuel Sauvée écrit : « (…) Nous prenons acte que les explications nécessitent encore davantage de temps. (…)En conséquence, nous avons de décidé de suspendre ce projet afin de prendre plus de temps pour continuer à débattre et convaincre nos interlocuteurs. » Fin de l’histoire ?

Un rapport de l’IRD appuie la controverse

Réalisé par Philippe Borsa, chercheur en biologie marine à l’Institut de Recherche pour le Développement, le compte-rendu intitulé « Parc naturel de la mer de Corail : une réglementation contraire aux objectifs de préservation » pointe du doigt la contradiction entre les objectifs affichés par le gouvernement et la réglementation mise en place. L’arrêté du 14 août dernier, qui encadre les activités touristiques professionnelles au sein du parc y est remis en question. Ce sont entre autres les discordances entre la volonté de « protection d’espèces patrimoniales, rares, en danger et migratrices » et le développement d’une activité de tourisme « qui envisage de laisser les paquebots pénétrer dans les réserves naturelles pour éventuellement y mouiller et débarquer leurs passagers », qui y sont dénoncées.

Autre point de discorde relevé par le spécialiste, l’ignorance des travaux préalables accomplis par les chercheurs dans cette zone. Enfin, le dossier questionne la nature des relations entre le gouvernement et la compagnie. « Loin des considérations de protection des espèces patrimoniales, rares, en danger et migratrices, on pourrait parler de protection des intérêts mercantiles d’un opérateur touristique avec lequel une entente préalable aurait été conclue à l’avance », assure-t-il.


Texte : Alix Madec, Aurélien Lalanne
Photos : Jonathan Jagot

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