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Exorcisme et mariage à Faaite

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En 1987, six des quatre cents habitants de Faaite, aux Tuamotu, sont brûlés, sur les conseils de trois prêtresses. Il faudra attendre dix-huit ans pour que la fête revienne au village, avec le mariage de navigateurs de passage, en présence des auteurs du bûcher et des familles des victimes…


Trente ans après, Teiki, l’instituteur, se souvient très bien : « J’étais un petit enfant à l’époque, et je voyais cette femme enfermée dans un sac en drap blanc, dévorée par les flammes du bûcher, se secouer en tous sens ».

5 septembre 1987. Après trois jours d’hystérie collective, les gendarmes arrivés en urgence de Tahiti, déterraient les restes calcinés de six personnes, brûlées mortes ou vives, sur l’atoll de Faaite, aux Tuamotu, en Polynésie Française. Trois semaines auparavant, trois « prêtresses » missionnées par l’Evêque de l’époque avaient débarqué sur l’île, annoncé un déluge et poussé certains habitants à se laver de leurs péchés. Une fois parties, sept « disciples » prennent leur rôle très au sérieux et exorcisent les individus suspects, en les frappant puis en les brûlant, qu’il s’agisse de l’adjoint au maire, d’un voisin, de leur sœur ou de leur mère.

A l’époque, la religion est toute puissante sur ces îles isolées, les esprits sont fragiles, influençables, et ce drame mènera à des emprisonnements de trois à quatorze ans. Mais tout au long du procès surréaliste, ou nul ne nie les faits, les accusés côtoient les familles des victimes. Lors de la reconstitution, sur l’île, ils passaient le temps en jouant au foot ensemble, arbitrés par les gendarmes.

Inutile de dire qu’un tel passé à de quoi coller une sordide réputation au plus beau lagon qui soit, et que rares y sont les visiteurs. C’est pourtant précisément là qu’ont décidé de se marier, en 2005, nos amis Aurélia et Florent, navigateurs comme nous, parce que s’y trouve l’une des plus belles vagues de surf de Polynésie. Nous serons leurs témoins. Étrange hasard du calendrier, le mariage est célébré au jour anniversaire de la fin des massacres.

Mais personne ne nous en informe. Bien sûr, on nous parle de ce drame, toujours en chuchotant, toujours à l’écart. On nous désigne du doigt l’aumônier, « tu vois,
lui, il a brûlé sa sœur ». Car tous sont revenus sur l’île après leur peine de prison, attendus avec impatience. Aujourd’hui, le village veut tourner la page, oublier tout cela, même si les regards sont lourds à l’évocation de ces jours de folie, et s’unir autour de l’organisation du mariage.

Le dernier mariage célébré sur l’île est perdu au fin fond des mémoires, et jamais il ne s’est agi d’unir des visiteurs étrangers. Pour les habitants de Faaite, c’est l’occasion de montrer leur île sous son meilleur jour, de s’unir autour d’un large moment de joie et de partage. Le jeune couple, qui espérait un mariage intime et discret, se retrouve pris en main par la population. Les mamans cousent des vêtements pour les mariés et les témoins, tressent des assiettes, les hommes plantent des cocotiers tout le long du trajet jusqu’à la mairie. Le bulldozer de la commune est mis à contribution pour creuser le four tahitien, à 4 heures du matin. Même les enfants préparent un haka et des chants tahitiens, en secret. Le jour du mariage est un jour de fête pour tout le village, les musiciens accompagnent les mariés, la petite mairie est pleine à craquer, et le banquet, pantagruélique. Aujourd’hui, pour les quatre cents habitants de l’île, les larmes sont lointaines, et la vie continue.

Quant à Teiki, qui garde l’humour, il nous assure que cette fois, le seul bûcher dressé le sera pour le cochon du mariage !

 

Texte et photos : Matthieu Fleury

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