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J’ai menti à des enfants

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Titouan Puyo, champion du monde de stand up paddle et champion de va’a, Titouan Puyo a grandi en Nouvelle-Calédonie et parcourt le monde entier pour pratiquer ses disciplines de prédilection. Il est chroniqueur permanent pour Carnets du Pacifique.


Oui, j’ai menti à des enfants ! Je travaillais à l’époque (oui oui, je ne fais pas que ramer, j’encadre des fois) dans une école de stand up paddle, Nouméa Sup School. J’avais huit gamins d’une dizaine d’années sous ma responsabilité. Un seul objectif : découvrir le lagon grâce au stand up paddle. Pour finir de mettre en place le jeu à venir, je demande d’aller faire le tour de la coco qui flotte à une cinquantaine de mètres du rivage. Une fois arrivés à la hauteur de cette «coco», les enfants m’alertent que c’est une tortue. J’abandonne donc ma mise en place pour les rejoindre. Je la trouve vraiment docile, elle est bien mal en point, couverte d’algues et incapable de sonder.

Je comprends tout de suite qu’elle est à bout, je la hisse sans aucune difficulté sur ma planche et elle n’en bouge pas !

Les enfants sont à fond, ils s’activent, se questionnent, ils veulent sauver cette tortue, ma séance est faite, c’est leur mission de la matinée ! On la dépose à l’ombre, ils l’arrosent à tour de rôle ! J’appelle l’aquarium, des agents viennent la récupérer et en voyant leur tête, je comprends… Ils promettent de donner des nouvelles.

L’attente a été trop longue pour ces enfants. Dès leur arrivée le lendemain, ils me demandent des nouvelles de «leur» tortue. J’appelle donc l’aquarium qui me confirme la mort de l’animal, je raccroche.

«Elle va très bien les enfants, ils vont la remettre à l’eau dans quelques jours».

J’ai menti.

Aurais-je dû leur dire la vérité pour leur faire prendre conscience de la gravité de la pollution ? J’ai préféré les faire rêver que cauchemarder !

Pour comprendre, les scientifiques ont disséqué l’estomac de la malheureuse, il était plein de différents morceaux de matière plastique…

Le plastique m’a fait mentir une deuxième fois à des enfants.

J’étais cette fois-ci en encadrement avec des «moussaillons», des valeureuses petites personnes de 4 à 6 ans, venues en découdre sur l’océan pendant une semaine. Ils découvrent diverses activités nautiques, la vie de pirates, la baignade, la marée basse, les coquillages et crustacés… Mais aussi les occupants des îlots et des airs. Il n’est pas rare de croiser balbusards, pétrels, sternes ou mouettes, juste-la, aux îlots Sainte-Marie, où j’exerce en tant qu’éducateur sportif les étés au Centre d’activités nautique (CAN) de la province Sud.

Le jeu avec ces apprentis marins consiste à observer le comportement d’une sterne sans la déranger. Une distance de 20 mètres suffit amplement. Celle-ci n’est pas farouche, pas assez même. J’arrive à m’en approcher, trop à mon goût, et m’aperçois qu’elle a une paille qui lui sort du bec. Elle est épuisée, elle ne se nourrit plus et est incapable de voler. Je l’attrape pour la déposer plus loin à l’ombre. Je promets à mon équipage d’aller la revoir à la fin de notre séance.

La fin de séance approche mais rien n’y fait, les enfants n’ont pas oublié la sterne, me demandent d’y aller, pour voir comment elle va. Quand j’arrive près du bosquet, je retrouve la sterne sans vie.

Je montre donc un autre endroit, vide, aux enfants.

«Regardez, elle a réussi à s’envoler, c’est qu’elle allait beaucoup mieux…»

Les enfants satisfaits retournent donc à mon embarcation. Sur le chemin du retour, un seul enfant est sur mon banc, le bruit du moteur 15 cv couvre sa voix. C’est le «grand», le «caïd» du groupe, car lui a déjà 6 ans !!

Il me chuchote, il a compris, il ne veut pas effrayer les autres.

«Titou, il est mort l’oiseau hein ?». Je n’ai pas besoin de répondre et lui restera silencieux envers ces camarades «plus petits», c’était notre secret.

Je raconte cette tortue ou cette sterne car j’ai l’audace de croire en ces expériences pour sensibiliser, j’ai l’audace de croire que ce texte sensibilisera !

Pourquoi un enfant devrait rentrer triste de sa séance, bercé par les alizés ?

Est-ce vraiment de sa faute si tout ce plastique est dans la mer. Lui qui n’a à peine que dix ans. Alors oui, lui je le sensibilise, je le fais ramasser des déchets, je le fais planter des mangroves… Mais est-ce de sa faute si le micro-plastique est en train de remplacer le grain de sable ?

 

Texte : Titouan Puyo
Photos : Sugar Photographie, Titouan Puyo

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