Accueil Regards Julien Le Breton : ” Nos estomacs sont encore en Europe “

Julien Le Breton : ” Nos estomacs sont encore en Europe “

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Ancien consultant au service des mines, Julien Le Breton prône intelligemment, à 50 ans, une agriculture moderne, sans eau, ni engrais, ni pesticide. Titulaire d’un doctorat en écologie et neurosciences, spécialiste du comportement des espèces envahissantes comme les fourmis électriques, « Monsieur permaculture » milite pour la consommation de tubercules tropicaux. Attention, interview volontairement…piquante.


En 2005, tu travaillais pour Goro non ?

Je travaillais sur toutes les mines. La province Sud avait changé son code de l’environnement. Goro s’installait. Du jour au lendemain, toutes les entreprises minières, et celles qui géraient les milieux naturels, devaient faire des inventaires d’animaux. J’ai monté un bureau d’études qui s’appelait Biodiversité calédonienne.

Ce n’est pas très alternatif de bosser pour les miniers ?

Oui, c’est vrai. En Calédonie, où se trouve l’énergie financière ? A la mine. Par rapport à mon travail, j’aurais pu rester bloqué sur mes principes. Après j’aurais fait quoi sans argent ? Alors que là, ça m’a permis d’avoir 8 employés, de bien connaître tout ce monde-là de l’intérieur. Je croyais aussi servir la cause de la biodiversité en travaillant là-dedans, en faisant les inventaires, en luttant contre les espèces envahissantes. Et puis ça m’a permis de gagner de l’argent pour m’acheter mon terrain, en famille, et de développer autre chose, au bout de 10 ans.

Comment s’est opéré ton changement de cap ?

J’ai développé ici la permaculture et l’autonomie alimentaire, sans traitement, sans rien du tout. En laissant les équilibres se mettre en place. Et à côté de ça, à l’époque, j’avais en charge un plan de gestion de la fourmi électrique au parc de la Rivière bleue. Et on était prêt à épandre avec un hélicoptère quelques tonnes d’appâts empoisonnés. D’un côté, chez moi, je voulais tout laisser se mettre en place, et de l’autre, dans un parc naturel, pour sauver la biodiversité, on allait épandre des tonnes d’appâts empoisonnés. Je ne pouvais pas garder les deux. Je ne regrette pas maintenant. Et ma vision sur les espèces envahissantes, c’est qu’elles ne sont présentes que dans les milieux où l’homme a perturbé le milieu naturel. Dans les milieux bien préservés, où l’homme n’a pas eu d’action significative, il n’y a pas d’espèces envahissantes. Les perturbations de l’homme correspondent à des blessures de la terre où on va enlever la végétation. Et les espèces envahissantes viennent cicatriser. Qui on est pour venir lutter contre cette cicatrisation naturelle ? Alors que c’est nous qui avons créé la blessure.

Cette dimension spirituelle dans la permaculture, c’est important ?

On l’applique tous les jours, on crée de la réalité. Il y a des gens qui le font à grande échelle et qui ont de très bons résultats. On ne peut plus nier que la permaculture marche. Si on la représente sous forme de dessin, ça pourrait être une fleur, avec plein de pétales, et chaque pétale est un aspect de notre vie. L’agriculture, c’est un pétale seulement. En permaculture, le but c’est de copier un peu la nature. Que les cycles soient des vrais cycles. On est dans un phénomène gagnant-gagnant, comme l’économie circulaire. On doit quitter plein de dogmes qu’on nous a mis dans la tête. On applique une agriculture naturelle, agroécologique. La méthode qu’on utilise est la méthode brésilienne. Aucun traitement à faire, même en cas d’attaque.

Vraiment aucun intrant ?

Au départ, on va mettre des intrants qui viennent uniquement de Calédonie. Il faut partir déjà de la connaissance des sols du pays. Ici, ce sont de très vieux sols, qui ont beaucoup subi l’érosion, le lessivage avec les eaux et les pluies. Toute leur richesse était dans la couche de végétation supérieure. Celle-là ayant beaucoup ramassé, avec des feux, plein de choses, il ne reste plus que les sols qui sont très appauvris et très acides. Le pH est à 4 ici. C’est l’équivalent d’un jus de citron. C’est pour ça que les petits légumes européens, ils vont crever direct, car c’est trop acide pour eux. On est quand même obligé d’avoir une action au départ pour rééquilibrer tout ça. Et la nature étant bien faite, on a de très jeunes roches, la roche bleue, qui contiennent ces basaltes qui ont durci, avec tous les minéraux dont on a besoin. Donc on va réintégrer ce basalte qui est un des intrants qu’on met au début. Une fois à vie, pas besoin d’en mettre tous les ans, 500 g au m2, ça suffit. Ensuite, on vient mettre du calcaire sous forme de coquilles d’œufs ou de coquillages, tel que c’était fait avant, et autre chose qu’on amène sur le sol, c’est beaucoup de végétation fraîche, soit des morceaux de bois assez gros, soit du broyat, qui va faire se développer en surface tout un réseau de champignons. Les plantes vont pouvoir se connecter à ce réseau pour discuter entre elles, se faire passer des informations et de la nourriture. Partant de là, notre champ, on n’a jamais eu besoin de l’arroser, malgré la grosse sécheresse de l’année dernière.

Tu n’arroses jamais ton champ ?

Jamais. Juste quand on fait des petits repiquages au départ pour aider. Après bien sûr, en périodes de très grosse sécheresse, tous les petits légumes, sans arrosage, ce n’est pas la peine. Mais il y a toujours d’autres choses à manger.

Vouloir cultiver des légumes européens ici, ça a un sens ?

C’est un luxe. On met beaucoup d’énergie à les faire pousser alors qu’il y a plein de légumes tropicaux, ou de la région, qui poussent très bien. Nos estomacs sont encore restés en Europe. Il faut recommencer à manger ce qui pousse naturellement ici. Les petits légumes européens, ils vont pousser, mais en hiver. En été, il faut passer à autre chose, trop d’insectes, trop de chaleur, trop de maladie. Il y a une sacrée diversité dans tout ce qui est tubercules tropicaux, aux feuilles vert foncé. Il existe 50 à 60 plantes comestibles avec des goûts différents. Pour l’OMS, c’est la meilleure nourriture qu’on puisse avoir. Quand on fait des analyses nutritionnelles, toutes ces plantes sauvages-là sont excellentes, comparées aux légumes européens qui sont entre médiocres et moyens en qualité nutritionnelle. Elles sont résistantes, elles nous nourrissent bien, et il n’y a pas besoin d’engrais, rien du tout. Et du coup, comme elles demandent beaucoup moins de travail, on pourrait avoir une nourriture à moindre coût.

La permaculture pourrait nourrir toute la Calédonie ?

Oui. Le système brésilien a 35 ans de recul. En moyenne, ils sont à une production au bout de 5 ans de 60 tonnes à l’hectare. C’est énorme. Et c’est une production diversifiée, qui inclut de la farine, du sucre, des huiles, des fruits, des légumes verts. La qualité de l’eau s’en ressent, la faune qui est dedans aussi, tout le monde est gagnant.

Pourquoi on ne le fait pas alors ? 

Parce qu’on a des mauvaises habitudes. On reste sur des schémas. Qu’est-ce qui fait changer les choses ? Ce sont des gens qui arrivent sans a priori, sans préjugés. Et qui ne sont pas bloqués par des espèces d’idées, du style « la terre n’est pas bonne, ça, ça pousse pas… »

Qu’est-ce-que tu penses de l’agriculture industrielle ?

Intensive ? La monoculture ? Celle qu’on voit ici ? Ça ne peut pas durer très longtemps. Les agriculteurs seront obligés d’arrêter à un moment car ça leur coûtera trop cher. Ça commence à leur coûter trop cher. Ça coûte cher à l’environnement. En 10 ans ici, les analyses de la DAVAR ont montré qu’il fallait presque doubler la quantité d’engrais. Et tout cet engrais vient de l’extérieur en plus. Les semences viennent de l’extérieur. Les produits de traitement aussi. Depuis l’an dernier, ils ont changé les produits de traitement, tout un tas de produits qu’ils n’ont plus le droit d’utiliser. On a vu la production s’effondrer. Sans ces produits qui viennent de l’extérieur, on n’arrive pas à produire. Et quand on parle d’autonomie alimentaire, c’est dangereux d’avoir une agriculture basée sur des choses qui viennent que de l’extérieur. S’il n’y a plus aucun produit qui rentre, on ne peut plus produire. C’est pour ça qu’avec un collectif d’amis, on essaye de mettre en place autre chose, de bien meilleure qualité et en grosse quantité aussi.

Tu en discutes avec des agriculteurs traditionnels de cette vision alternative ?

Ça dépend de leur ouverture. Certains, ce qui les définit en tant qu’agriculteurs, c’est le fait de posséder des engins agricoles. On leur a aussi dit que c’était un travail dur. Mais c’est juste un schéma qui est dans leur tête. Et ça, t’as beau leur présenter la meilleure des choses, ils trouveront toujours une excuse pour dire « Moi je ne peux pas, ma terre n’est pas bonne ». On voit aussi que certains sont arrivés au bout du système, et que cela engendre des problèmes financiers. Ça a un coût tout ça. Certains commencent à changer. Le fait d’avoir interdit certains pesticides obligera les gens à changer. Ils ne pourront plus produire. Ils n’y arrivent déjà plus.

L’agriculture industrielle est vouée à l’échec ?

On sait que dans la nature, tout ce qui n’est pas adapté va disparaître. Je ne lutte plus contre l’agriculture industrielle. Si on a raison, ça s’éteindra par soi-même. Tout le monde en est conscient maintenant.

Est-ce qu’on t’a déjà traité de « Bo-bo » ? 

(Rires) Alors oui Bo-bo, bourgeois bohème, car on n’a pas rejeté l’argent. On a une belle maison, on a le confort moderne. Du coup les gens disent, « c’est facile ». Mais cet argent, j’aurai pu l’utiliser pour acheter des produits bio. Ça ne me dérange pas, les gens, ils pensent ce qu’ils veulent. Nous, on arrive à nourrir des gens.

 

Texte et photos : Aurélien Lalanne

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