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Boat People, une tradition d’accueil calédonienne

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Xun Qiang, itinéraire clandestin. Il est de ceux qui ont vécu l’abomination et la souffrance des boat people. Xun Qiang, 57 ans, a débarqué en Calédonie il y a 20 ans, à bord d’un bateau de pêche venu de Chine. À l’instar des migrants de « l’Aquarius », ce quinquagénaire a tout abandonné pour une vie meilleure.


Certains regards sont emprunts d’expérience et de vécu. Celui de ce réparateur d’appareils électroniques en dit long, au milieu des câbles, coques et papiers entassés au cœur de sa boutique de la Vallée-du-Tir de Nouméa. « Vous voulez un café ? » lance Xun Qiang.

L’histoire de ce quinquagénaire fait étrangement écho à l’itinéraire cauchemardesque des migrants d’Afrique subsaharienne. Ils partirent 110, clandestins chinois, arrivés sur le Caillou en 1997. Alors qu’il avait 37 ans, il embarqua sur un bateau de pêche, à Panjin, sa ville natale. A quelques 8 400 kilomètres de sa destination finale, qu’il ne connaissait évidemment pas. « J’avais des problèmes familiaux. Des amis m’ont dit qu’un bateau allait partir, il fallait que je réunisse 5 000 yuans (76 800 francs cfp). J’ai tout laissé là-bas. Mon fils, mon ex-femme et mes affaires. Je suis parti avec quelques habits, des médicaments, du riz et des gâteaux », lance-t-il, le visage fermé. Alors que d’autres ont vécu la torture au sein de l’Empire du Milieu, lui n’avouera jamais avoir subi les mêmes sévices. Il n’en dira mot. Par retenue, sûrement.

Humblement, il raconte combien les conditions de traversée sont « inhumaines », mais ne s’étale pas sur le sujet. Par peur de raviver des sentiments volontairement enfouis sans doute. Le souvenir ? Intact et douloureux. Assis sur sa chaise de bureau, Xun Qiang étaye chacune de ses paroles avec de grands gestes, comme pour appuyer ses propos soulignés par un accent chinois prononcé. Le regard parfois fuyant, l’homme est affublé d’une superposition de vêtements. Un polo bleu ciel et blanc auquel il a ajouté une chemise en jean à manches longues. À ses pieds, des claquettes bleues de maître-nageur et des chaussettes blanches. Un mélange désordonné, à l’image de la pièce où nous nous trouvons. Sur le chalutier en bois sur lequel il s’embarque pour deux mois de traversée, l’homme a connu les pires moments de sa vie. « Nous avions la peur au ventre et l’estomac vide. La mer était parfois déchaînée, c’était horrible. En plus, on ne savait pas vraiment où l’on allait arriver, c’était ça le pire » lâche-t-il. Dans les eaux tourmentées de la mer de Chine puis du Pacifique, ces clandestins au courage infaillible ont vogué au péril de leur vie, à travers les dangers. « La menace était partout. Les pirates, les intempéries et le manque de nourriture, c’est ce qui nous faisait le plus peur ».

Lorsqu’il prend la parole, le quinquagénaire détourne les yeux pour observer un écran sur lequel sont branchées les caméras de surveillance du magasin. La pudeur et la fierté chevillées au corps, il poursuit son récit. De l’odeur du poisson pêché sur le navire à la chaleur écrasante, il n’oubliera aucun détail. Les journées s’enchaînent et ne se ressemblent pas. Certains de ses compatriotes sont malades, d’autres s’évanouissent. D’autres…

Le temps est long, très long. Sur le chemin, le bateau s’arrête en Indonésie « deux ou trois jours », pour un ravitaillement express, avant d’atteindre non sans mal, les côtes calédoniennes. L’arrivée à Kaala-Gomen, « une délivrance » pour celui qui a tout abandonné dans sa ville natale. Une véritable chance pour ces chevaliers des mers puisque les cartes marines du capitaine n’allaient pas au-delà de la Nouvelle-Calédonie.

Mais le combat n’est pas fini. Pour rester sur le territoire, ils ont détruit le moteur du bateau, intentionnellement. « Nous avons ensuite été conduits à Tontouta, dans un centre sans eau chaude, ni fenêtres ». Entouré de barbelés, dans le bâtiment surveillé de près par les forces de l’ordre, Xun Qiang est dans l’attente. Va-t-il devoir rentrer dans le pays qu’il a fui ?

Grâce à la mobilisation de certains Calédoniens, il obtient un visa de 3 mois, puis d’un an, puis se voit accorder un titre de long séjour. Il trouve un travail dans son domaine, la réparation électronique, et un logement avec l’aide de la Croix Rouge. Et puis, en 2014, après des années de dur labeur, il ouvre sa boutique. « Une consécration », ajoute-t-il en sirotant son café. De ses compagnons de galère, il n’a plus aucune nouvelle. « Ça a été très difficile, une période comme celle-ci on a plutôt envie de l’oublier », révèle-t-il avec un sourire timide.

Depuis, une dizaine d’entre eux est rentré en Chine. Lui l’affirme, « je suis très heureux d’avoir pris la décision de quitter la Chine. Je suis bien ici ».



Vietnam, l’autre histoire

En 1979, Bernard Kouchner lançait l’opération « Un bateau pour le Vietnam », au secours des boat people vietnamiens. Ils sont alors des dizaines de milliers à fuir le régime communiste du pays et à embarquer sur des bateaux de fortune. Ils sont alors victimes de naufrages, de pillages et d’actes de piraterie. Un cargo calédonien de 90 m de long et de 1500 tonnes, « L’île de lumière » de l’armateur Michel Cordier est affrété pour l’occasion. Dans l’équipage, des intellectuels français, des Kanak, des Wallisiens, des Futuniens et des même des Suisses.

Le bateau deviendra un hôpital pour ces réfugiés politiques. Il effectuera deux missions. La première, en tant qu’hôpital au large de l’île malaise de Poulo Bidong. La seconde, durant laquelle le navire effectuera des patrouilles en mer de Chine pour secourir les boat people, escortés par la marine indonésienne, autour des îles Anambas. En tout, ils étaient près de 800 000 boat people à fuir le pays entre 1975 et 1985. Au total, près de 4500 d’entre eux ont pu être soignés en neuf mois. Ils seront près de 130 000 à s’installer en Métropole.



Dans le prochain numéro des Carnets du Pacifique, retrouvez le portrait de Jean Vanmai, auteur calédonien de renom et fils de travailleurs tonkinois qui se bat pour la reconnaissance de l’histoire des engagés vietnamiens sur le territoire.

 

Texte et photos : Alix Madec

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